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Moonlight – N°7

Nouvelle n°7
Moonlight
par OmegaPf

Tereva claqua la porte de son appartement et lança sa mallette en plein milieu de la table. Celle-ci fit valser tous les objets qui s’y trouvaient dans un vacarme assourdissant ! Mais la voix de Tereva était encore plus forte.
—Fait chier !
Sa dernière cliente lui avait sorti : « Il y a des soucis avec mon dossier ?! Mais j’en ai rien à foutre ! Je veux signer la semaine prochaine, c’est pour ça que je vous paye ! », et cela l’avait mis hors de lui. Il avait déjà entendu ce genre de phrase, mais ce jour-là, elle déferla dans son esprit comme la vague de Teahupoo, puissante et indomptable, fracassant sa patience contre le récif de sa haine.

Professionnel, il ravala avec toute l’énergie qu’il pouvait sa frustration et son indignation. Mais sa colère n’avait fait que grandir tout au long de la journée, et en rentrant, elle finit par exploser.
Il se servit un verre d’Amaretto bien frappé et s’installa sur son canapé, au milieu du fatras hétéroclite qu’il venait de créer. Son pouls battait, il n’arrivait plus à raisonner, et il repassait en boucle son dernier rendez-vous. A la nuit tombée, sa colère s’apaisa, mais ce n’était que pour faire place à la tristesse…
Cela faisait trois mois aujourd’hui qu’elle était partie et son absence devenait insupportable. Où qu’il pose le regard, elle avait laissé son empreinte.
Avant même qu’il ne rentre dans l’appartement, il était accueilli par un paillason « Chez nous ». C’était elle qui l’avait choisi. A présent, il le narguait tous les soirs, quand il rentrait du travail.
Quand il regardait la table à manger, il repensait à tous les repas qu’ils prenaient ensemble, à ces petits moments où elle lui faisait partager ses joies et ses peines. Il l’imaginait encore de dos, préparer le soir, son repas de midi dans sa petite boîte à bento.

Collés sur le réfrigérateur, étaient disséminés les magnets qu’lis rapportaient de tous leurs voyage, Amalfi, Barcelone, Los Angeles, Tokyo ou encore Chartres…

Sur les étagères trônaient tous ces bibelots qui, pour les profanes, étaient sans valeur, mais qui étaient autant de trésors, gardiens des fragments de son passé.

Il pouvait raconter une histoire sur chacun : la figurine de Dark Vador qu’elle lui avait offert pour son anniversaire, la bande-dessinée qu’elle lui avait fait dédicacer quand ils étaient étudiants – elle avait attendu trois heures sur les trottoirs de Paris, en plein hiver pour ça – les tasses qu’ils avaient minutieusement choisies lorsqu’ils avaient emménagé, le meuble de chez RED qu’il avait mis une heure à monter, tout ça pour qu’elle puisse y installer ses bougies…

Dans la salle de bains, il y avait encore son shampoing qu’elle avait oublié d’emporter. Il n’osait pas le jeter, comme s’il s’attendait à ce qu’elle revienne. Mais elle n’allait plus jamais revenir.
« Je ne t’aime plus. » Ces mots résonnaient encore en lui. Elle ne les avait pas criés ; elles les avait à peine murmurés, mais ils l’avaient fait s’effondrer. Il la revoyait ramasser ses affaires dans un calme glacial. Que pouvait-il faire ? Changer ? S’améliorer ? Se faire pardonner ? Non rien de tout ça, sa flamme s’était éteinte, et rien de ce qu’il aurait pu faire ou dire n’aurait pu la retenir.

Il apprit un mois plus tard qu’elle était partie avec un autre. Il se demandait si elle le connaissait quand ils étaient encore ensemble, s’il était plus beau, plus grand, plus… A quoi bon toutes ces questions, elle était partie ! Il ne connaissait pas son visage et dans son malheur, cela le réconfortait, ainsi il ne pouvait pas les imaginer s’entrelaçant l’un et l’autre…

Leurs amis qui l’ont su avant lui, ne lui avaient rien dit. Evidemment, c’était à elle de lui annoncer, en face. Elle lui devait bien ça, après toutes ces années, après tout ce qu’ils avaient vécu… Le soleil allait se coucher derrière Moorea et ils s’étaient donné rendez-vous sur le parking du Lotus. Il devait lui rapporter quelques affaire qu’elle avait oubliées et elle devait le lui dire, c’était sa dernière chance.
—Tereva, je… je suis avec quelqu’un… Nous partons la semaine prochaine nous installer en Métropole…
—…
—Tereva, je t’en prie, dis-moi que tu es content pour moi ! Dis-moi que tout ira bien pour toi ! Dis-le moi, Tereva !

Mais Tereva ne pouvait plus parler, il essayait juste de retenir le flot de larmes qui montait. Ce dernier coup de poignard acheva ce qu’il restait de son coeur. Jamais plus il n’aimerait.
Il tourna les talons et disparut dans la nuit, avec en guise d’adieu les sanglots de celle qui l’avait autrefois aimé.

Depuis, la solitude s’était engouffrée dans sa vie, insidieusement, sournoisement, comme le froid hivernal qui profite de chaque interstice pour entrer. Il rend les vitres opaques au monde extérieur, transforme le souffle en buée, glace vos extrémités, jusqu’à vous empêcher de sortir et de bouger.

Avant qu’lis ne se séparent, ils se disputaient souvent, pour des broutilles. A présent, tous ces mauvais moments avaient disparu, et il ne se rappelait que des bons. Il ne se souvenait plus de pourquoi ils s’étaient quittés, mais seulement de ce qu’il avait perdu.

Il laissait les poils recouvrir son visage et ne voulait plus voir personne. De toute manière, ses collègues de travail étaient bien trop occupés avec l’approche des fêtes de noël, leurs enfants, leur vie de famille…

Ses amis et ses soeurs étaient également pris par leurs propres histoires de couple. Il trouvait leurs disputes futiles : un tel a oublié de ramasser le linge, une autre était en retard à leur anniversaire de rencontre… Ils ne se rendaient pas compte de la chance qu’ils avaient d’avoir quelqu’un, quelqu’un qui les aime, quelqu’un qui pense à eux à chaque seconde…

Son père travaillait beaucoup, et il était occupé avec sa nouvelle famille. Il n’avait pas le temps pour les histoires de coeur de Tereva. Sa mère, elle, avait refait sa vie aux Etats-Unis. Il aurait aimé la prendre dans ses bras, mais elle était loin, tellement loin…

Après tout, avaient-ils envie d’écouter un pauvre hère ressasser la même rengaine encore et encore ? Cette vie valait-elle la peine d’être vécue ?

Il avait perdu l’amour de sa vie ; dans son travail, il n’était qu’un punching ball humain, et cela faisait longtemps que personne ne lui avait vraiment parlé… Après plusieurs heures à tourner et retourner dans les méandres de son esprit, il ne trouvait plus aucune étincelle qui donnait un but à son âme.

Après tout, s’il partait, cela arrangerait tout le monde, il ne serait plus un poids pour sa famille, pour la société, pour elle… C’était la solution finale à tous ses soucis.

Mais comment partir ? Il avait tout raté, mais il n’allait certainement pas rater son départ. Le désherbant ou la mort aux rats ? Trop douloureux.

Néanmoins, il avait vu sur le net que le manque d’oxygène endormait le cerveau, et que c’était le moyen le plus sûr et le moins douloureux.

Il ouvrit sa mallette, prit ses clés de voiture, se mit au volant et se dirigea vers la station service pour acheter son bourreau…

 

La route était devenue son chemin de croix, et il roulait doucement, savourant ses derniers instants à Punaauia. Il passa devant la mairie où ils avaient fait leur certificat de concubinage, ensuite, c’était le Pink où ils allaient boire des verres le vendredi soir, puis Carrefour où ils faisaient leurs courses le dimanche.
En passant devant Outumaoro, il mit son clignotant et s’arrêta à l’arrêt de bus. Enfin un endroit qui ne lui rappelait pas son ex.

Il regarda les dealers tapis dans l’ombre vendre leur paka. Puisque c’était sa dernière nuit, il décida qu’il essaierait. Il s’engouffra sur le parking sombre qui servait de plaque tournante du deal.
Il descendit sa vitre et rapidement, un dealer s’approcha de lui avec son tupperware rempli de sticks et de boîtes.

—J’ai sativa ou indica. Tu veux stick 1.000 ou boîtes 5.000* ?
(ndla : les sticks sont des fleurs de paka séchées que les dealers roulent en bâtonnet dans de l’aluminium et sont vendus au prix de 1.000 F CFP. Les fleurs de paka sont aussi conditionnées dnas des boîtes d’allumettes vendues 5.000 F CFP.)

Tereva, surpris, se rendit compte qu’li ne connaissait rien de tout ça. Après un court moment d’hésitation, il répondit :
—Hm… Un stick 1.000.
Après tout, il n’allait pas avoir le luxe de finir une boîte.

—Man, c’ta première fois ?
—Ouais…
Et sûrement ma dernière, pensa-t-il.
—Descends de ta ban’s, je vais te montrer.

Tereva était hésitant. Il n’était pas dans un quartier sûr, et même s’il avait décidé de quitter ce monde, ce n’était pas lynché par des inconnus.

—Descends, j’vais pas te tupa’i (frapper). On va pas te pro frapp’ ! Les collègues sont occupés à vendre, et les clients sont trop high ! On va pas loin, just’ là.
Il pointa du doigt une ruelle, à 50 mètres de là, à l’abri des lampadaires et des regards, qui montait dans la montagne.

Sans trop réfléchir, il accepta, après tout il n’avait plus rien à perdre. Il suivit le dealer et ils s’assirent adossés à un container, puis son hôte se mit à préparer avec des mains expertes un joint.

—Je m’appelle Carl. Je t’ai mis de l’indica, c’est bon pour c’que t’as.

Même le dealer avait remarqué que Tereva avait une sale mine. D’un autre côté, ce n’était pas difficile : son visage était livide, ses cheveux crasseux, ses yeux cernés étaient vides et on voyait bien qu’aucun sourire n’avait orné son visage depuis des lustres. Quand bien même il était en chemise et pantalon, il avait moins fière d’allure que son dealer avec son débardeur Under Armour, son short surf et ses savates.

Après avoir fini son chef d’oeuvre, il le tapota sur son ongle, le mit dans sa bouche pour l’allumer et le lui tendit.
—J’lai roulé à la hollandaise, com’ ça l’effet est plus power ! dit-il dans un nuage de fumée.
Tereva pris une bouffée et se mit à tousser. Carl éclata de rire.
—C’est bon ça !

Le goût était moins pire que ce qu’il pensait. Le joint était tassé, et les effets ne tardèrent pas à se faire sentir.
Au bout de plusieurs taffes, les flots qui se déchaînaient dans sa tête s’apaisèrent pour la première fois depuis trois mois. Les vagues de pensées qui déferlaient continuellement en lui se dissipèrent et son esprit était pareil à un lac, un jour sans vent.

Sa colère, son indignation, sa véhémence, sa rage, son emportement, sa tristesse, sa morosité, son amertume, sa noirceur… tout ça s’était envolé. Ils étaient toujours présents, mais c’est comme s’il les avait mis de côté.

La nuit était calme et douce, il ne faisait ni trop chaud, ni trop froid, il se sentait en sécurité.

Carl lui pointa du doigt le ciel.
—Regarde ça, man !
Cela faisait une éternité que Tereva n’avait pas levé les yeux au ciel. Il était toujours recourbé sur lui-même, les épaules tombantes, et le regard vers le sol.

Quand il leva la tête, le spectacle qui s’offrait à lui l’éblouit. Il n’y avait aucun nuages, la lune était pleine et étendait son halo lumineux comme un soleil en pleine nuit. Derrière, les étoiles l’accompagnaient, et toutes ces lumières repoussèrent l’obscurité qui avaient, depuis bien trop longtemps, envahit ses pupilles.

L’immensité de l’univers s’offrait à lui. Il n’était plus à Outumaoro, il n’était plus avec Carl, il était face à l’infini, et il se sentait petit, minuscule mais pas misérable. L’univers ne le jugeait pas et il pouvait exister tout simplement, être Tereva. Ses yeux autrefois arides d’avoir tellement pleuré se remplirent à nouveau, mais pour une autre raison cette fois.

Tereva n’était qu’un grain de poussière, une goutte d’eau dans l’océan. Sa vie ne représentait qu’une nanoseconde à l’échelle de l’infini. Il n’avait pas le droit de la gâcher. Il avait le droit d’exister. Il devait vivre !
Soudain un flash réveilla le jeune garçon, c’était le soleil, il devait être 5h30 du matin. Tereva se sentait calme et apaisé, cela faisait une éternité qu’il n’avait pas dormi comme ça, et il était affamé.
Carl était toujours à côté de lui, en train de compter la recette de la veille et son stock.
—Yo man ! Bien dormi ? J’voulais pa’ te réveiller.
—Tu es resté à côté de moi toute la nuit ?
—Ben ouais, c’est chaud le quartier quand mêm’. Mais j’ai quand mêm’ pu vend’ quelques sticks à des ta’ata.

Tereva le serra dans ses bras. Il avait oublié à quoi ressemblait l’humanité.

—Je vais devoir y aller.
—No soucy ! On se reverra.

Avant de partir, Tereva acheta tout le stock de Carl puis repris la route. Il s’arrêta à la station service ouverte 24h/24.
—Ca fait 900 ! annonça le caissier, affublé d’un badge « Robin ».

Tereva paya, esquissa un « Merci, nana » et retourna dans sa voiture.

Arrivé dans son appartement, il déballa ses achat :
Des sacs poubelles de 50L et un encas.

—Il était temps que je me débarrasse de ce paillasson et de ce shampoing ! dit-il, les yeux encore rouges de la veille, en mordant à pleines dents dans le casse-croûte qu’il avait acheté.