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Le chat – N°4

Nouvelle numéro 4 – Le chat
OmegaPf
A ma cousine Timeri qui voulait tant une histoire avec un chat.

—Hé Cyril, quand t’auras fini, tu me passes ton grinder ?
Je récupérai le précieux outil, et me mis à moudre mes fleurs de paka. L’odeur qui s’en échappait excitait déjà mes narines. Je sortis une feuille à rouler, un toncar’, un peu de tabac, ma pochette de CD et me mis à rouler mon joint. Après avoir fini mon chef-d’œuvre, je l’allumai et tirai une taffe qui m’emplit d’exaltation.

—Ca va bientôt être l’heure d’aller en philo ! lança Cyril.
—Je sais, Monsieur le Méridien de Greenwich, je m’y prépare, répondis-je en tirant encore sur mon spliff.
Bien que je n’aimais pas particulièrement le lycée, j’aimais bien les cours de Madame DIVOUX. Je n’aurais manqué ça pour rien au monde. C’était la seule prof qui nous écoutait et qui nous défendait aux conseils de classe.
En plus de ça, j’adorais planer pendant ses cours, j’avais l’impression de mieux pouvoir toucher du doigt les idées des anciens. Enfin, c’était mon opinion.

Mon pétard fini, je récupérai mon sac à dos et me dirigeai vers le portail d’entrée. A peine ai-je eu le temps de faire trois pas que j’entendis un bruit aigu, tout juste perceptible.

—T’as entendu ça ?
—Entendu quoi man ? T’es peut-être trop high.
—Je ne suis pas high !
Je retournai sur mes pas et cherchai l’origine du bruit parmi les nombreux détritus de Caniveau City, le coin près du lycée, bordé d’un énorme caniveau, où tous les fumeurs légaux ou non se réunissaient. Il était situé au pied de la montagne et il permettait notamment de fuir rapidement en cas de descente de la police. Au fil des ans, cet espace arboré s’était couvert de nombreux détritus.

Soudain, je perçus à nouveau un miaulement provenant d’un carton situé un peu plus haut dans la montagne. Je l’ai récupéré et découvris en déballant la boîte un chaton blanc tacheté de noir qui devait avoir quelques jours à peine. Il a sûrement été abandonné. Je n’osais pas imaginer où étaient ses frères et soeurs.

« Man, dépêche-toi, on va être à la bourre ! » cria Cyril.

Je regardai une dernière fois le chaton, et eus un pincement au cœur. Je n’osais pas le laisser à son triste sort. Mais comment faire ? Pris d’un éclair de génie ou de stupidité, je m’emparai du carton et rejoins mon partenaire de fumerie.

—Wow ! Qu’est-ce que c’est que ça ?
—Ben c’est un chaton.
—Qu’est-ce que tu vas faire avec ce chat en cours ?
—J’allais pas le laisser là. Et puis je m’en servirai pour illustrer « l’altruisme » qu’on est en train d’étudier en ce moment, répondis-je espiègle.
—Ouhlà, garde ta science pour DIVOUX. Et tu vas l’appeler comment ton chat ? Schrödinger ?
—Non, je pensais plutôt à « Timmy ».
—C’est plutôt un prénom pour une tortue !
—Bon, ben on va l’appeler « le chat » pour le moment.
Arrivés en classe, les yeux de tous étaient braqués sur mon énigmatique carton. La prof m’interrogea sur son contenu. Je l’ouvris, et les « Oh, il est trop mignon !!! » de toutes les filles de la classe résonnèrent à l’unisson, non sans avoir provoqué un acouphène dans mes oreilles.
Vanessa s’approcha du carton et prit l’animal dans ses bras, radieuse, entourée par toute la classe qui voulait le caresser. Puis, le chat passa de mains en mains, et même Madame DIVOUX le prit dans ses bras.

—Tu vas en faire quoi ? demanda Vanessa.
—Je sais pas trop, mes parents n’aiment pas trop les animaux, mais d’un autre côté, je ne pouvais pas le laisser à Caniveau city. Un chien errant l’aurait sûrement dévoré.
—Je ne savais pas, mais t’es un mec attentionné en fait !

Je rougis presqu’autant que mes yeux. C’est que je n’ai pas eu le temps de mettre du clear eyes avec toute cette histoire !
Je n’avais pas l’habitude de recevoir de compliments, surtout de la plus jolie fille de la classe. Ca me faisait plaisir qu’elle voie autre chose en moi, qu’un simple stoneur.

—Est-ce que ça te dérangerait si je le prenais avec moi ?
—Non pas du tout. Au contraire…

C’est à ce moment-là que Bryce l’emmerdeur surgit de nulle part.
—Fais gaffe Vanessa, il pourrait avoir des puces ou des tiques !
—T’en fais pas, mon père est vétérinaire, il le traitera, le vaccinera et le tatouera.

Ha ha, ça lui a bien cloué le bec ! Mais nous n’avions plus le temps de discuter, Madame DIVOUX commençait son cours. Je remis le chat dans sa boîte et le confiai à sa nouvelle propriétaire.

Cela faisait un mois que le chat était chez Vanessa mais elle ne lui avait toujours pas trouvé de nom.
Chaque matin, je prenais de ses nouvelles et nous avions un sujet de conversation. Elle me racontait comment il s’était accoutumé à sa nouvelle maison, qu’il reprenait des forces et qu’il dormait toujours avec elle — sacré veinard. Et puis on digressait, elle me racontait qu’elle voulait faire Hypokhâgne à Paris ; je lui racontais que je voulais faire une année de Woofing en Australie. J’en profitais pour admirer son visage, ses yeux vert-gris et sa chevelure d’or.
Je n’avais jamais eu vraiment l’occasion de lui parler, cependant il s’avéra qu’elle était aussi gentille que jolie.

Au fil des jours, j’espérais encore me rapprocher d’elle mais aujourd’hui je devais rester concentré. Nous étions mercredi après-midi, devant le portail d’une maison de Sainte-Amélie que je ne connaissais pas.
Comment m’étais-je retrouvé là ? J’avais 100.000 F CFP de dettes auprès de Joe, mon dealer du quartier Estall, surnommé « Joe no mercy ». Si je ne le remboursais pas, il n’y aurait plus jamais de lendemain, et fini les discussions avec Vanessa.

Il m’avait proposé un deal : je l’aidais, lui et son pote Warren, à cambrioler une maison, et ma dette serait éteinte. La corde au cou et à contrecoeur, j’ai accepté alors que je n’ai jamais rien volé de ma vie. Mais ce n’était sûrement pas avec mes 5.000 F CFP d’argent de poche mensuel que j’allais réussir à le rembourser, et j’avais très envie de rester en vie.

—Bon alors, toi et moi allons rentrer dans la maison, et Warren fera le guet ! ordonna Joe. Ils ont une fenêtre au-dessus des toilettes qui reste toujours ouverte. Tu passeras par là car tu es le plus mince de nous. Warren restera dans le garage pour surveiller si quelqu’un ou les flics passent.
—Et pour l’alarme et les chiens ? demandai-je.
—Il n’y en a pas, et la maison est vide le mercredi après-midi. Cela fait trois semaines que je viens en repérage. Ils se croient en sécurité, comme ils vivent près de la caserne des poulets, mais c’est pas le cas.
—Comment tu peux voir qu’il n’y a pas d’alarme ?
—Une alarme sert à faire du bruit surtout pour alerter les voisins. Cette maison n’a pas de haut-parleurs à l’extérieur. Aussi, ils ont un chat, qui rentre et sort de la maison. S’il y avait une alarme, elle se serait déclenchée quand le chat rentre. J’ai tout vérifié, arrête de faire ton petea !

Petea, petea, excuse-moi gros connard, si je ne suis pas un cambrioleur professionnel ! dis-je dans ma tête.
Nous escaladâmes tous trois le portail d’entrée et arrivâmes à l’entrée du garage.
Je me faufilai habilement par la fenêtre et ouvris la porte de l’intérieur à Joe. La demeure était richement aménagée, et les occupants avaient laissé traîner assez négligemment ordinateurs portables, tablettes, et bijoux. Mais, je n’avais pas le temps d’admirer le décorum, car j’avais envie de finir cette histoire au plus vite. Le stress, la peur et la culpabilité serraient mon pauvre estomac. Je me ferai un gros joint après ça, pour me remettre de mes émotions. Pour me déculpabiliser, je me disais qu’ils avaient les moyens de se repayer tout ça, et qu’ils avaient sûrement souscrit une assurance.

Nous avons commencé à remplir abondamment nos sacs à dos, en ayant préalablement enfilé des gants alimentaires. Soudain, je sentis une griffure sur mon pied. Je baissais les yeux et aperçus le chat, le chat que j’avais récupéré. Nous étions chez Vanessa !

Pris d’un éclair de lucidité, je regardai autour de moi et aperçus son visage sur les photos de la maison. Dans la précipitation, je ne l’avais même pas remarqué.
Je ne pouvais plus voler cette maison. Pas à elle, je ne pouvais pas lui faire ça. Dans ces ordinateurs, il y avait sûrement des photos inestimables. La bague que j’avais prise était peut-être l’alliance de sa mère. Puis je me mis à penser à ma dette, à Joe, écrasant son poing énorme sur mon crâne, et la douleur. Je sais, j’allais proposer à Joe de voler d’autres maison s’il renonçais à celle-ci.

—Hé Joe !
—Ouais ? Dépêche-toi de tout mettre dans le sac, faut pas qu’on tarde !
—Joe, je connais la fille qui vit dans cette maison, je… je… peux pas continuer…
—Qu’est-ce que t’en as à foutre ? Tu veux qu’on soit quittes ou pas ?
—Je t’en supplie Joe ! Pas cette maison, je t’aiderai à en cambrioler deux, trois, cinq si tu veux, mais pas celle-là.
—On a déjà pris trop de risques, je vais pas laisser le butin juste pour un petit con comme toi ! Avec tout ce qu’il y a dans cette maison, on en a pour 2.000.000 F CFP à la revente, minimum.
—S’li te plaît Joe, implorais-je en posant mes mains sur ses épaules… je peux pas te laisser faire ça…
—Ferme ta gueule ! dit-il en m’assénant un coup de poing à la mâchoire.
Je m’effondrai par terre, complètement étourdi. Je me demandai comment j’avais réussi à ne pas perdre connaissance, sachant que Joe mesurait 1m87, pour 95 Kg, et que tout mouillé, je devais en faire à peine 78. Je hurlais de douleur, et Joe me frappa à nouveau.
—Ferme-la, sinon on va se faire, repérer ! Si tu cries encore une fois, je te défonce !

Joe portait bien son surnom de « no mercy ». Je réunissais ce qui me restait de conscience pour serrer les dents et ne pas gémir malgré la douleur. Je sentais mon visage se gonfler sous l’effet des deux coups qu’il m’avait donnés. J’étais toujours à terre et Joe me traîna à l’extérieur, dans le garage.

—Warren et moi on va finir de tout prendre ! Toi tu vas faire le guet. T’avise pas de te défiler, sinon, on sait où te trouver !
Sur ces bonnes paroles, Joe m’asséna plusieurs coups de pied aux côtes qui me coupèrent le souffle. Les larmes commençaient à couler, et je faisais mon possible pour ne pas hurler.
Tandis que Joe et Warren rentraient dans la maison, je me remémorais les pauvres choix de vie que j’avais faits. Comment en étais-je arrivé là, juste pour quelques fleurs d’une « plante » ? Vanessa… Je n’oserais plus lui parler après avoir cambriolé sa maison. Comment j’allais justifier à mes parents toutes ces blessures ? Putain, mais comment je me suis mis dans cette situation de merde ?!

Après les remords, vinrent la colère et la haine. Je voulais faire payer Joe, mais que faire ? Foutu pour foutu, je retirai mes gants, sortis mon portable de ma poche, dont l’écran s’était brisé sous les coups de Joe, et je composai le 17.
« Il y a un cambriolage à Sainte-Amélie, cinquième maison à droite, après le troisième dos-d’âne, venez vite ! », puis je raccrochai.

Je n’arrivais plus à avoir les idées claires. Je ne savais pas ce qui m’attendait, la prison sûrement puisque j’avais 18 ans. De toute manière, ça ne pouvait pas être pire que maintenant…
Les flics sont arrivés en 3 minutes, ils ont escaladé le portail et ont attrapé Joe et Warren, non sans mal. Ces derniers leur ont indiqué que j’étais leur complice. Les policiers voulaient me passer les menottes mais vu mon état, ils ont appelé un médecin. Celui-ci est arrivé… en même temps que Vanessa et ses parents.
Alors que je me faisais ausculter, je voyais la déception et la colère dans les yeux de Vanessa. Elle me hurla : « Comment as-tu pu ?! Je pensais que nous étions amis ! T’es qu’un gros enfoiré ! J’espère que tu vas crever en prison ! »

Comme elle avait raison. Je voulais tout lui expliquer, lui demander pardon, mais je pouvais à peine bouger.
Ses parents et les policiers l’éloignèrent, tandis que le docteur pansait mes blessures. Malgré ça, c’était plutôt mon cœur et mon âme qui souffraient. Je n’oublierai jamais le regard qu’elle m’a jeté.
Après avoir été soigné, je suis passé à l’interrogatoire. J’ai expliqué aux flics tout ce qui s’était passé et ils m’ont dit que je devais passer en comparution immédiate le lendemain avec Joe et Warren et qu’en attendant je serais placé en garde à vue.

J’espère que vous n’aurez jamais à être placé en garde à vue. Vous vous retrouvez dans une pièce sombre, avec un matelas d’à peine 2 cm d’épaisseur, mais le ressenti est de 2 mm. Même en maternelle, il me semblait que j’avais un matelas de sieste plus confortable. Et puis surtout, vous vous retrouvez avec vous-même pendant des heures, sans montre et sans téléphone. Il n’y a rien que vous et vos pensées. Chaque seconde paraît être une minute, et chaque minute une heure. Le temps s’arrête, et la culpabilité vous pèse. Je ressassais les événements de la journée, en me disant « et si je n’avais pas… ». Mais voilà, tout ça ne changerait rien… Adieu ma vie, le lycée, le Woofing en Australie, adieu Vanessa…

Un policier vint me sortir de ma torpeur : « tu as de la visite » et m’installa dans une pièce composée uniquement d’une table et de deux chaises. Je m’attendais à voir un avocat, mais c’est Vanessa qui entra…

—Vanessa, écoute, je suis vraiment désolé…
—Tais-toi ! Laisse-moi parler ! Cyril m’a tout raconté : tes dettes et ton marché avec le dealer. Et puis les flics m’ont dit que c’était toi qui les avais appelés, que tu avais essayé d’arrêter le cambriolage et qu’on t’avait salement amoché. C’est moi qui m’excuse de toutes ces horreurs que je t’ai dites…
Pour me faire pardonner, j’aimerais te montrer un petit quelque chose.
Elle commençait à dézipper son pull et le chat apparut. Personnellement, je m’attendais à voir autre chose, néanmoins j’étais ravi de le voir.
—Je vais l’appeler Timo.
—Ca lui va bien. D’où vient ce nom ?
—C’est le diminutif de ton prénom : Timothée. C’est quand même toi qui l’as sauvé.
—Ha ha ha ! Au final, c’est lui qui m’a sauvé. S’il ne m’avait pas agrippé la jambe, j’aurais…
—N’y pense plus. Ah oui, étant donné que ton casier est vierge et que c’est toi qui as empêché le cambriolage, le procureur a décidé d’abandonner les charges contre toi. Par contre, tu devras témoigner au procès de tes bourreaux. Tu es libre ! Les policiers m’ont laissé le privilège de t’annoncer ça.
—Mais et le fait que je fume du paka ? Je ne vais pas être condamné pour ça ?
—Oh tu sais, si les flics devaient arrêter tous les fumeurs de l’île, il n’y aurait quasiment plus d’habitants dans les rues !

J’étais euphorique.

—Mais c’est génial ! Tu as encore une autre bonne nouvelle comme ça ?
—Ca peut-être ?
A ce moment ses lèvres touchèrent les miennes. Elles étaient douces et tellement chaudes. Je ne sentais même plus mes blessures. Je fermais les yeux pour encore plus savourer ce moment.
—Allez viens, on va te sortir de là !
Dehors mes parents m’attendaient. Je me préparais à prendre le savon de ma vie, mais quand ma mère vit mon visage tuméfié, elle me prit dans ses bras et me serra comme jamais.

Le lendemain, je témoignais au procès. Il s’avéra que Warren et Joe avaient déjà un casier chargé : vente de stupéfiants, cambriolages en série, coups et blessures sur détenteurs de la force publique, proxénétisme, et j’en passe. Suite à une énième récidive, le procureur requit 10 ans de prison ferme pour tous les deux. Le juge trancha et ils seraient condamnés « uniquement » à 8 ans d’emprisonnement, avec effet immédiat. Je n’étais pas prêt de les revoir de sitôt !

Une semaine après, mes blessures me faisaient moins mal, et je repris le chemin du lycée. Je me dirigeais vers la salle d’histoire-géo. Vanessa arriva en catimini derrière moi, me prit la main et me salua d’un langoureux baiser. Tout allait bien. Merci le chat.