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La fille du Bus – N°3

LA FILLE DU BUS – NOUVELLE N°3

Déjà 5h26 sur mon vini ! Il fallait que je me dépêche ou j’allais rater le bus de 5h30 ! Oui, je sais, de tous ceux de l’île, celui-ci avait la fâcheuse tendance d’être à l’heure.
Je courais à en perdre haleine, dans la pénombre avec mon téléphone pour seule source de lumière.

A bout de souffle et couvert de sueur, j’arrivais enfin à mon arrêt. J’avais à peine le temps de me remettre de ma course que le pachyderme mécanique arriva,  et s’arrêta dans un râle remarquable : « TCHHHH » ; comme si ça l’ennuyait de s’arrêter.

Je m’engouffrai dans le véhicule, saluai Hitinui le chauffeur et vins m’asseoir à l’antépénultième place, à gauche dans le sens de la marche, près du couloir.

Au bout de deux arrêts, je relevais la tête en direction de la porte qui s’ouvrait, tout fébrile. Et comme tous les matins, elle entrait. J’avais exactement 7 secondes pour admirer sa démarche, sa silhouette et son visage.

C’était tout à fait mon genre de fille, mignonne mais qui l’ignore, demi française-tahitienne, fine mais avec le corps ferme et la peau claire comme pour souligner son innocence. Je lui donnais entre 17 et 20 ans.  Même à cette heure, elle rayonnait de mille feux et tous les passagers blêmes, hommes ou femmes, bien que perdus dans leurs pensées, n’avaient pas manqué de lui jeter un regard envieux ou admiratif.

 

Elle portait une robe légère noire à pois blancs qui virevoltait. Ses bretelles étaient très fines et mettaient en valeur ses divines épaules et le haut de sa poitrine. Elle descendait jusqu’en haut de ses genoux et dévoilait de magnifiques jambes interminables.
Ses cheveux bruns, mi-longs se balançaient langoureusement au fil de ses pas, recouvrant et découvrant son visage angélique qui arborait un sourire qui ne l’était pas moins.

 

Ne connaissant pas son nom, je l’appelais « la fille du bus ». J’avais d’abord pensé à « Vénus callipyge », mais ça sonnait moins bien et puis surtout, c’était déjà pris ! Comme tous les matins, elle allait s’asseoir devant moi, mais côté fenêtre. Enfin, je devrais plutôt dire que c’est moi que m’étais mis stratégiquement côté couloir, derrière elle.

Cette place me permettait de me trouver face à elle, à cinquante centimètres, lorsqu’elle rejoignait son siège. Dans cet éclat de temps, nous échangions un regard, et un sourire, et je pouvais me perdre dans ses yeux bruns intenses.
Chaque jour, je ne vivais que pour cette demi-seconde et cela illuminait toute ma journée.

Vous pensiez vraiment que j’allais courir juste pour être à l’heure au lycée ?
Durant les dix arrêts qui me séparaient de ma destination, elle regardait par la fenêtre insouciante.
Etant assis en quinconce, je ne voyais plus son visage, mais je me remémorais, durant tout le trajet, son arrivée.
Chaque jour en quittant le bus,  je voulais me retourner pour la regarder une dernière fois, mais cela l’aurait sûrement effrayée et elle se serait assise autre part.

Le lendemain, j’attendais patiemment mes 7 secondes de paradis, mais elle ne vint pas. Où pouvait-elle bien être ? Depuis un an que je l’avais rencontrée, c’était la première fois qu’elle manquait le bus. Je me perdais en conjectures, des plus loufoques aux plus graves. Des extra-terrestres l’auraient enlevée ? Ou pire encore, un bellâtre ? Au final, mon côté rationnel prit le dessus et je me dis que même les déesses pouvaient rater le bus et qu’il fallait simplement que je prenne mon mal en patience… Ca allait être une longue journée.

Le surlendemain, elle n’était toujours pas là. De la déception d’hier, je suis passé à l’angoisse. C’est à ce moment-là que je pris conscience qu’elle était plus que « la fille du bus ». Comment son absence pouvait autant m’affecter alors que je ne lui avais jamais parlé ?

Je n’avais pas le temps de pousser l’introspection car j’arrivais à mon arrêt du lycée. Avant de descendre, je demandais à Hitinui où elle s’arrêtait tous les jours. Il me répondit d’un air nonchalant : « Elle descend tous les jours à l’hôpital de Taaone. Je pense qu’elle doit suivre un traitement. Elle prend mon bus le soir également, mais lundi, je ne l’ai pas ramenée… »
Mon sang ne fit qu’un tour, je m’assis près du chauffeur et décidai de sécher les cours pour rejoindre son dernier arrêt. Le cours de philo attendra…

Arrivé à l’hôpital, je me suis dirigé vers le guichet d’accueil. Face à l’hôtesse affublée d’un badge « Haamaramamara’a », je me suis rendu compte que je ne connaissais même pas son nom.
Je l’ai décrite en tentant de retirer tous les superlatifs que j’utilise d’ordinaire et précisant qu’elle prenait le bus tous les matins. Mon interlocutrice voyait tout à fait qui elle était car… c’était sa nièce ! Elle m’indiqua qu’elle était bien ici, mais me demanda quel lien j’avais avec elle.

J’étais heureux de l’avoir retrouvée, maitenant il fallait trouver une histoire plausible pour que je puisse la voir.
Eu égard au fait que c’était sa tante, je ne pouvais pas me faire passer pour un membre de la famille, d’autant plus que je ne connaissais toujours pas son nom !

Chaque seconde qui passait m’éloignait de mon but et la mine perplexe de la tante et la file de gens qui s’amoncelaient derrière moi n’arrangeaient pas les choses.

Pas le temps d’inventer une histoire, je lui ai ressorti mon rituel du matin, avec toute ma sincérité, en minaudant un peu je ne le cache pas,  et en réintégrant les superlatifs. A la fin de mon histoire, elle m’a toisé d’un regard déconcerté mais bienveillant. Puis, elle fit une moue triste et me donna le numéro de sa chambre en indiquant que je pouvais la voir.
Je la remerciai et commençais à gravir les marches qui me séparaient d’elle.

Qu’allais-je pouvoir lui dire ? Elle allait sûrement me prendre pour un fou. Qu’est-ce que je fais là au final ? Une fille comme elle est sûrement déjà casée. Et si je tombais sur son mec ? Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis mis à visualiser Roméo LAI FAO, le gars de Tahiti-Fit.

Avant même d’avoir fini tout mon monologue intérieur, j’étais arrivé devant sa porte, la chambre 3112. Je m’arrêtais un instant avant d’entrer, le temps que les questions s’arrêtent dans ma tête. Je pris une grande inspiration et mon courage à deux mains puis entrai.
Je la vis enfin. Elle était allongée devant moi sur son lit d’hôpital, endormie. Je me penchais au-dessus d’elle pour mieux la regarder. Malgré ses yeux clos, son visage pâle et ses lèvres desséchées, elle n’avait en rien perdu de sa beauté.

Un tube reliait son bras à une poche de liquide dont le nom comprenait pas moins de 22 lettres et le temps qui s’écoulait était rythmé par le « bip » de l’électrocardiogramme. Pas besoin d’être médecin pour comprendre que c’était grave. S’il y avait un Dieu en ce monde, comment pouvait-il affliger une créature si innocente d’un fléau si terrible ?

Je restais figé là quelques secondes, abasourdi par sa situation de santé, puis m’assis sur la seule chaise mise à ma disposition pour attendre son réveil. En face de moi je remarquais un carnet noir délicatement posé sur sa table de chevet à côté d’un bouquet éloquent. Sûrement des mots de réconforts de sa famille me dis-je.

Au bout de 30 minutes d’attente, l’ennui plus que la curiosité m’a fait prendre le cahier mystérieux que je feuilletai. Quand je découvris son contenu, je manquai de le lâcher. Il contenait… des croquis de moi… Je tournai toutes les pages du cahier et il n’y avait que dessins de moi dans le bus. Seule la dernière pages contenait ces lignes :

« Tous les matins je te regarde dans le reflet de la vitre du bus et te dessine pour que t’avoir près de moi un peu plus longtemps à mes côtés.

J’aimerais tellement te parler, mais je ne sais même pas quoi te dire, tout ce que je peux faire c’est te sourire avant de m’asseoir. J’ai tellement peur que je ne te plaise pas.

Je ne connais même pas ton nom, mais chaque matin, j’aime sentir ta présence. Tu me donnes la force d’aller à l’hôpital pour mes soins quotidiens.

Il ne me reste pas longtemps à vivre, et j’aurais tellement aimé que nos chemins se croisent autant que nos regards. »

 

Mon coeur débordait de joie, elle m’aimait également ! Je mettais enfin un mot sur mes sentiments et un terme à toutes mes craintes. A son réveil, nous serions ensemble et je pourrai enfin l’étreindre, goûter ses lèvres et connaître son nom… Je lisais et relisais ces mots qui m’entouraient d’une chaleur que je n’avais alors jamais ressentie.

Mais soudain, un bruit strident vint interrompre la symphonie du bonheur en la mineur qui se déroulait dans ma tête. L’électrocardiogramme n’émettait plus de bips, mais un long sifflement. Je sortis en dehors de la chambre et criai à l’aide. Aussitôt, une hordes d’infirmiers, de brancardiers et de médecins accoururent bardés de tout leur matériel médical et se ruèrent dans la chambre en fermant la porte derrière eux. Désespéré, je ne pouvais que m’asseoir dans le couloir et regarder cette porte derrière laquelle se jouait tout mon destin. Je tendais l’oreille en essayant de percevoir une once d’information, mais en vain, la porte était trop bien insonorisée.

Ils en sortirent une demi-heure plus tard, alors que je me décomposais dans le corridor. Je me relevai alors qu’un médecin venait vers moi. Ce dernier me dit d’un ton bienveillant : « Nous avons fait tout ce que nous pouvions, mais… Elle ne souffre plus… C’est arrivé si soudainement, son état était pourtant stable… Elle venait tous les jours ici prendre son traitement, mais dès son plus jeune âge, elle savait qu’elle était condamnée.
Nous allons l’emmener à la morgue le temps de prévenir la famille. Je vous présente toutes mes condoléances. »

Je m’effondrai tandis qu’ils emmenaient son corps loin de moi. Quelque chose en moi s’était brisé, pas seulement mon coeur, mais toute mon âme. Je ne lui avas jamais parlé, mais elle était toute ma vie.

Je quittai l’hôpital en serrant le cahier qui était resté avec moi tout ce temps, en ayant laissé sur place ma joie de vivre. Si seulement je lui avais parlé dans le bus…

OmegaPf
Pour Moehau
En espérant que j’ai pu t’apporter la moitié du bonheur que tu m’as donné.